Un incident diplomatique et culturel a secoué la Semaine africaine à l'UNESCO. Entre altercation en direct et polémique autour du défilé de la délégation marocaine, la guerre d’influence autour du patrimoine vestimentaire maghrébin franchit un nouveau cap.
La Semaine africaine organisée au siège de l’UNESCO à Paris du 19 au 22 mai 2026 a été marquée par un incident diplomatique et culturel impliquant les délégations algérienne et marocaine. Selon plusieurs vidéos relayées sur les réseaux sociaux ainsi que des témoignages présents sur place, une altercation aurait éclaté au stand algérien avant qu’un nouveau débat n’émerge autour des tenues présentées lors du défilé marocain.
Une altercation au stand algérien
D’après des vidéos circulant en ligne et largement relayées sur les réseaux sociaux, trois femmes et un homme appartenant à la délégation marocaine se seraient présentés au stand algérien le 20 mai pour dénoncer ce qu’ils considèrent comme une appropriation du patrimoine marocain par l’Algérie.
La scène, filmée par plusieurs personnes présentes sur place, aurait rapidement créé des tensions entre les deux délégations avant que les représentants marocains ne quittent les lieux. Autour du stand, la stupéfaction était palpable chez les délégués d'autres nationalités, visiblement choqués par la soudaineté et la véhémence de l'altercation au sein d'un événement censé célébrer l'unité africaine.
Mais c’est le défilé organisé quelques jours plus tard qui a fait monter la tension d'un cran sur les réseaux sociaux.
Des tenues algériennes au cœur de la polémique
Lors du défilé organisé par la délégation marocaine dans le cadre de cette même Semaine africaine, plusieurs tenues traditionnellement associées au patrimoine vestimentaire algérien ont été visibles sur les vidéos et photos largement relayées sur les réseaux sociaux. Parmi elles figuraient notamment la Chedda tlemcenienne, la Blousa oranaise, la Gandoura de Constantine ou encore des pièces confectionnées en mansouj de Tlemcen, des éléments déjà documentés et, pour certains, inscrits au patrimoine immatériel de l’UNESCO par l’Algérie.
Parmi les pièces et parures citées :
- La Chedda tlemcenienne, inscrite au patrimoine immatériel de l’UNESCO depuis 2012.
- La Blousa oranaise, emblématique de l’ouest algérien.
- La Blousa en mansouj de Tlemcen, confectionnée à partir d’un tissu artisanal traditionnel propre à la cité zianide. Ce textile est historiquement produit de manière exclusive dans cette ville et demeure étroitement lié à son identité.
- Le Khit el rouh, bijou traditionnel algérien.
- La Gandoura de Constantine, intégrée au dossier algérien inscrit à l’UNESCO en 2024.
- Le Hayek algérien, également lié au patrimoine vestimentaire de Constantine, d'Alger et de Tlemcen.
- Le Burnous, vêtement traditionnel historiquement associé à l’Algérie et largement ancré dans ses usages sociaux et cérémoniels.
Les critiques se sont particulièrement concentrées sur la présence de la Chedda tlemcenienne et du mansouj de Tlemcen, deux éléments du patrimoine vestimentaire algérien clairement identifiés et historiquement rattachés à la région de Tlemcen.
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L'Arftan de Tlemcen au cœur des discussions en ligne
Lors du défilé présenté par la délégation marocaine dans le cadre de la Semaine africaine de l’UNESCO, l'attention s'est particulièrement cristallisée sur une pièce maîtresse. Un mannequin a arboré une tenue immédiatement identifiée par de nombreux observateurs comme un Arftan de Tlemcen, une pièce majeure historiquement associée à la garde-robe traditionnelle tlemcénienne, portée ici avec ses éléments caractéristiques : la jupe en mansouj, la coiffe et le châle.
L'Arftan (ou Qarftan), initialement dérivé du caftan classique, possède une histoire et une coupe qui lui sont propres. Loin d'être un vêtement commun, cette pièce d'apparat exclusive aux jours de fête a été adaptée au fil du temps par les femmes de Tlemcen, qui en ont progressivement raccourci la longueur d'origine. Cette transformation répondait à une double exigence : faciliter les mouvements lors des grandes célébrations (le costume complet de la Chedda étant historiquement très lourd et solennel), mais surtout dévoiler et mettre en majesté la splendeur de la robe en mansouj portée en dessous. Cette superposition savante, où l'Arftan court sert d'écrin au précieux textile artisanal sous-jacent, se reflète directement dans son appellation : le terme Arftan provient du verbe arabe « arfat » (ou qarfat en dialecte local), qui exprime précisément cette action de retrousser ou de raccourcir un vêtement. C'est le témoin unique d'un savoir-faire qui a su marier l'ingéniosité structurelle au faste de l'esthétique cérémonielle locale.
Très rapidement, une capture d’écran circulant sur Instagram a attiré l’attention de la communauté algérienne. Partagée par plusieurs pages spécialisées, ainsi que par l'influenceur et promoteur de la culture algérienne Iyas Begriche, plus connu sous le pseudo @Iyasoony, elle dévoile un arftan bleu, alors proposée sur une plateforme de revente en ligne pour la modique somme de 160 euros. De nombreux internautes ont immédiatement relevé des similitudes visuelles frappantes entre cette annonce et la pièce portée lors du défilé.
Le débat relancé autour du caftan et du patrimoine maghrébin
Cet incident intervient dans un contexte déjà sensible autour des questions d’héritage culturel au Maghreb. Depuis plusieurs années, les débats autour du caftan, de la blousa, du hayek, de la chedda ou encore du zellige alimentent régulièrement les tensions entre internautes algériens et marocains.
Le Maroc avait notamment obtenu en décembre 2025 l’inscription du caftan marocain à l’UNESCO, une reconnaissance largement célébrée dans le royaume.
De son côté, l’Algérie rappelle que plusieurs éléments de son patrimoine vestimentaire sont inscrits et documentés auprès de l’UNESCO, dont la Chedda tlemcenienne en 2012 ainsi que le Caftan de Tlemcen. Le Caftan est également mentionné une seconde fois dans les dossiers algériens à travers le Caftan el Cadi, identifié en 2025 avec son motif distinctif du paon, rattaché aux traditions vestimentaires cérémonielles de Constantine.
Une polémique amplifiée par les réseaux sociaux
Les vidéos de l’altercation ainsi que les images du défilé ont rapidement circulé sur TikTok, Facebook et X, alimentant des dizaines de milliers de commentaires des deux côtés.
Pour de nombreux internautes algériens, cette séquence met en lumière un profond paradoxe : d’un côté, des accusations répétées d’appropriation culturelle visant l’Algérie, et de l’autre, la présentation de tenues explicitement rattachées au patrimoine algérien lors du défilé marocain. Face à cette contradiction, une question s'impose : s'agit-il d'une maladresse, d'une stratégie délibérée de soft power, ou d'une provocation calculée dans cette guerre de l'image ? Quoi qu'il en soit, la séquence est perçue comme une incohérence majeure qui ne fait qu'envenimer la discorde.
Un patrimoine partagé mais des sensibilités très fortes
Au-delà de la polémique, cet épisode rappelle à quel point les questions de patrimoine sont devenues hautement sensibles entre les deux pays. Les vêtements traditionnels, les tissus artisanaux et les savoir-faire locaux ne sont plus seulement des éléments culturels : ils sont désormais perçus comme des marqueurs identitaires et diplomatiques.
À l’heure où l’UNESCO devient un terrain de reconnaissance culturelle internationale, chaque inscription patrimoniale prend une dimension impressionnante et symbolique majeure pour les États du Maghreb.
Et au-delà de cette nouvelle séquence de tensions, une question plus large se pose : celle d’une région où les débats identitaires autour du patrimoine vestimentaire prennent parfois le pas sur les enjeux contemporains, dans un monde où d’autres sociétés investissent déjà des champs technologiques et industriels d’avenir. Une disproportion qui interroge sur la manière dont l’histoire, la culture et la modernité pourraient coexister autrement, sans se transformer en lignes de fracture. Alors que les tensions s'enveniment de jour en jour, une question demeure : jusqu'où ira cette hystérie ?
Le rayonnement culturel de l'Algérie
Malgré ces vagues d'agitation, la Semaine africaine a avant tout été une vitrine d'exception pour l'Algérie, qui a brillé par la richesse et la valeur inestimable de son patrimoine. Organisée cette année autour du thème crucial de l’eau, l'événement a permis de mettre en lumière des pans entiers de l'histoire et des traditions du pays.
Parmi les acteurs clés de ce succès, l’association indépendante et à but non lucratif Le Fennec et son Burnous (LFSB) s'est particulièrement distinguée. Dédiée à la valorisation et à la préservation du patrimoine culturel et vestimentaire algérien, l'association a transporté les visiteurs au cœur du raffinement algérien en mettant notamment à l’honneur les rituels du hammam traditionnel, ainsi que plusieurs pièces et tenues anciennes d’une rareté remarquable.
Cette participation active et de haute facture a rappelé que, loin des bruits numériques, l'authenticité de la culture algérienne continue de s'imposer par elle-même dans les plus grandes instances internationales.


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