Du quotidien des ruelles d'Alger aux luttes de libération nationale, le haïk incarne à la fois la grâce féminine, la tradition et la résistance. C'est l'étoffe de notre histoire.
Longue de près de six mètres et drapée avec soin, cette étoffe rectangulaire de coton, de laine ou de soie enveloppe la femme algérienne de la tête aux chevilles dans un geste à la fois pudique et majestueux. Qu'on le porte en blanc immaculé à Alger, Oran ou Tlemcen, ou en noir profond à Constantine sous le nom de m'laya, le haïk raconte l'Algérie dans toute sa complexité, entre beauté, résistance et mémoire collective. C'est bien plus qu'un vêtement. C'est un acte.
- Houari Bouchenak : « Le haïk représente pour moi l'une des facettes de l'Algérie »
Qu'est-ce que le haïk algérien ?
Le haïk est un vêtement féminin algérien constitué d'une longue étoffe rectangulaire d'environ six mètres sur deux, enroulée autour du corps et maintenue à la taille par une ceinture, puis ramenée sur les épaules et fixée par des fibules. Il est généralement accompagné d'un a'jar, une fine voilette brodée qui couvre le bas du visage, laissant apparaître uniquement les yeux.
Le mot "haïk" provient du verbe arabe hāka, qui signifie tisser. Et c'est bien de cela qu'il s'agit : une étoffe tissée dans laquelle s'est tissée toute une histoire.
Les femmes algéroises qui le portaient dans les ruelles de la Casbah ont longtemps été surnommées les "colombes blanches", tant leur silhouette drapée de blanc évoquait quelque chose de pur, de gracieux et de fier à la fois.
Origines et histoire du haïk algérien
Les origines du haïk remontent à l'époque ottomane, au XVIe siècle, avec l'arrivée des Andalous en Afrique du Nord après la chute de Grenade. Certains historiens le font même remonter plus loin, à la Numidie antique, où les femmes berbères s'enveloppaient déjà dans de longues étoffes drapées. Le voyageur espagnol Diego de Haedo le mentionne dès le XVIIe siècle dans son ouvrage Topographia de Argel, décrivant les Algéroises portant des "manteaux blancs très déliés en laine fine ou tissu de laine et soie".
Progressivement, le haïk s'impose comme le vêtement de sortie par excellence de la femme citadine algérienne. Il traverse les siècles, s'adapte aux régions, change de couleur et de matière, mais conserve toujours cette même fonction première : envelopper, protéger, affirmer.
Les différentes variantes du haïk selon les régions
Le haïk n'est pas un vêtement uniforme. Chaque région d'Algérie lui a donné sa propre signature :
- El Haïk El-Kssa : en laine fine, il offre un drapé dense et chaud, porté notamment dans l'ouest algérien.
- El Haïk El-Meremma : en mousseline de soie, plus léger et souvent brodé de fils d'or ou d'argent, c'est la version la plus raffinée, réservée aux grandes occasions.
- Le Houiek : mélange de soie et de coton, il est traditionnellement réservé aux jeunes mariées la veille de leurs noces, symbole de pureté et de passage.
- La M'laya de Constantine : voile entièrement noir, accompagné d'une voilette blanche couvrant le bas du visage. Sa structure particulière comprend une coiffe arrondie qui surélève le tissu sur la tête, rappelant, selon certains, la forme du Némès des pharaons de l'Égypte antique.
La m'laya noire de Constantine : l'histoire de Salah Bey
Pourquoi les Constantinoises portent-elles le noir quand leurs sœurs d'Alger ou d'Oran portent le blanc ? La réponse tient à l'une des histoires les plus poignantes de la mémoire collective algérienne.
Salah Bey ben Mostefa, né à Izmir en 1725, fut le Bey de Constantine de 1771 à 1792. Surnommé "le Bey des Beys", il était profondément aimé de sa population pour sa bonne gouvernance, ses grandes réalisations architecturales et sa proximité avec le peuple. Il fit notamment reconstruire le pont d'El-Kantara, ériger des mosquées et des medersas, et lutta victorieusement contre les Espagnols en 1775.
Sa fin fut tragique. En 1792, le nouveau Dey d'Alger le destitua et le fit exécuter, victime de ses nombreux ennemis. Bouleversées par cette mort injuste, les femmes de Constantine décidèrent spontanément de porter le deuil en adoptant un long voile noir, la m'laya, enveloppant le corps de la tête aux pieds. Ce deuil, qui devait être temporaire, ne prit jamais fin. Plus de deux siècles plus tard, la m'laya noire demeure le vêtement traditionnel de sortie de la femme constantinoise, mémoire vivante d'un homme que sa ville n'a jamais oublié.
Le rôle symbolique et social du haïk
Le haïk n'était pas qu'un vêtement de pudeur. Il était chargé d'une symbolique sociale très riche :
- Il protégeait la peau du soleil et du regard extérieur dans les ruelles animées des médinas.
- Il masquait les bijoux et les attributs de richesse, tout en proclamant paradoxalement le rang social de celle qui le portait : la qualité de la soie, la finesse des broderies en disaient long sur la fortune familiale.
- Il servait de talisman contre le mauvais œil, certaines femmes y cousant discrètement des amulettes protectrices.
- La manière de le draper, l'inclinaison du voile, la façon de tenir l'a'jar entre les dents ou les doigts constituaient un véritable langage non verbal, compris de toutes.
Le haïk pendant la guerre d'indépendance : une arme de résistance
C'est sans doute dans ce chapitre de l'histoire que le haïk révèle toute sa dimension politique et héroïque. Pendant la guerre de libération nationale, entre 1954 et 1962, le haïk devient une arme à part entière entre les mains des femmes algériennes.
Durant la bataille d'Alger, qui débute en janvier 1957, les femmes de la Casbah utilisent leurs haïks pour dissimuler des armes, des munitions, des messages et des médicaments destinés aux combattants du FLN. Sous leurs drapés blancs immaculés, elles franchissent les barrages militaires français, transportant ce que les hommes, trop facilement repérables, ne pouvaient plus transporter.
Djamila Bouhired est l'une de ces femmes. Le 30 septembre 1956, vêtue de son haïk, elle se rend à un rendez-vous fixé par Yacef Saâdi, dissimulant sous ses plis les premières bombes que le FLN allait poser à Alger. Son courage, et celui de toutes ces femmes anonymes, a marqué à jamais l'histoire du mouvement de libération.
Face à cette résistance, la France coloniale tente une autre stratégie : le dévoilement symbolique. Le 13 mai 1958, sur invitation du général de Gaulle, des femmes sont arrachées de leurs foyers et contraintes à se dévoiler publiquement, aux cris de "Vive l'Algérie française". La réponse des Algériennes est immédiate et unanime : elles reprennent le haïk avec encore plus de fierté. Ce que l'occupant voulait leur arracher, elles le portèrent comme un bouclier.
Le haïk est immortalisé dans ce rôle par le film La Bataille d'Alger de Gillo Pontecorvo (1966), œuvre cinématographique de référence qui restitue avec précision la place centrale de ce vêtement dans la résistance féminine algérienne.
Comment nouer et porter le haïk ?
L'art de porter le haïk se transmet de mère en fille, et il faut de la pratique pour maîtriser ses six mètres d'étoffe avec la grâce qui lui est due. Voici les grandes étapes du drapé traditionnel :
- On place l'étoffe derrière la tête, en ramenant les deux pans sur les épaules.
- On serre la partie supérieure autour de la tête, en formant un léger renflement sur le dessus.
- D'un mouvement du bras appelé ramia, on balance l'aile droite puis l'aile gauche derrière l'épaule, en les maintenant avec deux épingles ou fibules.
- Une large fente est maintenue au centre pour permettre la liberté de mouvement des bras.
- L'a'jar, la petite voilette, est tenu entre les dents ou les doigts pour couvrir le bas du visage.
Pour la m'laya constantinoise, la technique est légèrement différente : après avoir serré la partie supérieure autour de la tête, on laisse les pans envelopper naturellement le corps, en pinçant le tissu au niveau de la poitrine pour maintenir l'ensemble.
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Le haïk aujourd'hui : entre nostalgie et renaissance
Depuis les années 1990, le haïk a progressivement disparu du quotidien algérien, remplacé par le hijab et la djellaba. Mais depuis quelques années, un mouvement de réappropriation se dessine, porté par des femmes qui refusent que cet héritage tombe dans l'oubli.
Des événements culturels comme Miss Hayeb, lancé en 2012, ou le spectacle "À la mémoire du haïk" présenté à l'Opéra d'Alger, remettent le vêtement sur le devant de la scène avec élégance et fierté. Des musées à Médéa et Constantine organisent des ateliers et des expositions pour transmettre l'art du drapé aux nouvelles générations.
Sur TikTok et Instagram, des jeunes femmes partagent des tutoriels de nouage, des photos de haïk revisités, des créations qui associent l'étoffe traditionnelle à des coupes contemporaines. Des créateurs algériens s'en emparent pour proposer des versions épurées, aux teintes douces, qui s'invitent dans les défilés et les festivals de mode.
Le haïk ne disparaît pas. Il se transforme, comme il l'a toujours fait.
Le haïk, étoffe d'une histoire plurielle
Blanc ou noir, de soie ou de laine, porté dans une ruelle de la Casbah ou sur un podium de mode, le haïk est l'étoffe d'une histoire plurielle. Celle de la féminité algérienne dans toute sa complexité, faite de pudeur et d'audace, de tradition et de modernité, de résistance et de beauté.
En le portant, en le photographiant, en le transmettant, nous honorons toutes ces femmes qui l'ont drapé avant nous : celles qui transportaient des armes sous ses plis, celles qui le refusaient pour défier l'occupant, celles qui le cousaient la nuit pour qu'il soit prêt au matin. Nous honorons une tradition tissée de fierté et de poésie.
Le haïk n'est pas un vêtement du passé. C'est une déclaration d'identité algérienne, toujours aussi puissante aujourd'hui.
Questions fréquentes sur le haïk algérien
Quelle est l'origine du haïk algérien ?
Le haïk algérien trouve ses origines à l'époque ottomane, au XVIe siècle, avec l'influence des Andalous arrivés en Afrique du Nord. Certains historiens le font remonter encore plus loin, à l'Algérie antique et aux femmes berbères de la Numidie qui se drapaient déjà dans de longues étoffes. Le mot "haïk" provient du verbe arabe hāka, qui signifie tisser.
Quelle est la différence entre le haïk et la m'laya ?
Le haïk et la m'laya sont deux versions du même vêtement traditionnel algérien. Le haïk est blanc et porté principalement à Alger, Oran, Tlemcen et Béjaïa. La m'laya est sa version noire, portée à Constantine et dans l'est algérien. La couleur noire de la m'laya est liée au deuil de Salah Bey, gouverneur de Constantine exécuté en 1792 et profondément aimé de la population.
Pourquoi le haïk est-il noir à Constantine ?
La m'laya noire de Constantine est directement liée à la mort tragique de Salah Bey en 1792. Ce gouverneur, surnommé "le Bey des Beys", était profondément aimé pour sa bonne gouvernance et ses réalisations. Lorsqu'il fut exécuté sur ordre du Dey d'Alger, les femmes de Constantine décidèrent spontanément de porter le deuil en adoptant un voile noir. Ce deuil, qui devait être temporaire, se perpétue depuis plus de deux cents ans.
Comment nouer un haïk algérien ?
Pour porter un haïk, on place l'étoffe derrière la tête en ramenant les deux pans sur les épaules. On serre la partie supérieure autour de la tête, puis d'un mouvement du bras appelé "ramia", on balance l'aile droite puis l'aile gauche derrière l'épaule, en les maintenant avec deux épingles ou fibules. Une fente au centre permet la liberté de mouvement des bras. Le petit voile de visage, l'a'jar, est tenu entre les dents ou les doigts.
Quel rôle a joué le haïk pendant la guerre d'indépendance algérienne ?
Pendant la guerre d'indépendance (1954-1962), le haïk est devenu un outil de résistance capital. Les femmes algériennes, notamment pendant la bataille d'Alger en 1957, l'utilisaient pour dissimuler sous ses plis des armes, des munitions, des médicaments et des messages destinés aux combattants du FLN. En parallèle, le haïk symbolisait le refus de l'occidentalisation forcée imposée par la France coloniale. Ce rôle est notamment immortalisé dans le film La Bataille d'Alger de Gillo Pontecorvo (1966).
Le haïk est-il encore porté aujourd'hui en Algérie ?
Le haïk a largement disparu du quotidien algérien depuis les années 1990, remplacé par le hijab et la djellaba. Cependant, un mouvement de renaissance se développe depuis quelques années. Des événements culturels comme Miss Hayeb, des défilés de mode, des ateliers dans les musées et des tutoriels sur les réseaux sociaux contribuent à redonner au haïk sa place dans le patrimoine vestimentaire algérien vivant.
Quelles sont les différentes matières utilisées pour le haïk ?
Le haïk peut être fabriqué en laine fine (El Haïk El-Kssa), en mousseline de soie brodée de fils d'or ou d'argent (El Haïk El-Meremma), ou en un mélange de soie et de coton (le Houiek, réservé aux jeunes mariées). La qualité du tissu reflétait traditionnellement le rang social de celle qui le portait.



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