En décembre 2025, l’UNESCO a modifié un dossier algérien inscrit en 2024 au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Un mot a été ajouté : caftan.
Car derrière cette modification administrative se cache une vérité plus profonde : le caftan fait partie de l’histoire algérienne. Et cette histoire avait été progressivement effacée du récit international.
Quand un vêtement raconte une civilisation
Le caftan n’est pas né au Maghreb. Il vient de l’Empire ottoman, où il était un vêtement de pouvoir, porté par les élites masculines. Lorsque l’Empire ottoman s’installe en Algérie, le caftan traverse la mer et s’enracine dans la société algérienne.
C’est en Algérie que le caftan change de nature. Il cesse d’être exclusivement masculin pour devenir un vêtement féminin, porté par les femmes dans les villes savantes et commerçantes, notamment à Constantine, Alger et à Tlemcen.
Il est transformé, brodé, adapté. Il devient un langage esthétique. De cette métamorphose naissent des formes nouvelles, dont la gandoura constantinoise, héritière directe du caftan féminin algérien.
À Tlemcen, l'« aftan » illustre l'identité locale par son élision linguistique du Qaf. Bien que le terme soit perse, la Chedda (UNESCO 2012) puise ses racines dans l'ère médiévale zianide et andalouse. Ce costume royal témoigne d'une continuité historique algérienne, où l'influence ottomane n'est qu'une strate d'ornementation tardive.
Autrement dit, le caftan n’est pas seulement importé en Algérie : il y est recréé. Il devient algérien.
La décennie du silence
Mais l’histoire ne se raconte pas seulement avec des tissus et des broderies. Elle se raconte aussi avec du pouvoir, de la visibilité et de la diplomatie.
Dans les années 1990, l’Algérie traverse l’une des périodes les plus sombres de son histoire contemporaine. La violence, l’instabilité et le repli intérieur éloignent le pays des grandes scènes culturelles internationales.
Pendant ce temps, ailleurs au Maghreb, la diplomatie culturelle s’organise. Des éléments du patrimoine algérien – culinaires, vestimentaires, musicaux – sont progressivement intégrés dans d’autres récits nationaux.
Ce n’est pas un hasard. C’est une conséquence directe d’une absence forcée.
2025 : le retour d’une voix algérienne
L’amendement validé par l’UNESCO en décembre 2025 ne proclame pas une victoire. Il ne distribue pas de certificats de propriété culturelle. Mais il fait quelque chose d’essentiel : il réinscrit l’Algérie dans l’histoire du caftan.
Pour certains, il s’agit d’un détail technique. Pour les Algériens, il s’agit d’une réparation symbolique.
Car reconnaître que le caftan appartient au patrimoine algérien, c’est reconnaître que son évolution, sa féminisation, ses formes et ses usages ont été façonnés sur un territoire algérien précis.
C’est reconnaître que l’histoire du caftan ne peut être racontée sans Constantine, sans Tlemcen, sans les femmes algériennes qui l’ont porté, transformé et transmis.
Ce que l’UNESCO ne dit pas, mais que l’histoire murmure
L’UNESCO ne parle pas de paternité. Mais l’histoire, elle, parle de trajectoires.
Le Maroc n’a pas connu l’Empire ottoman. L’Algérie, si. Cette différence historique n’est pas un détail : elle explique pourquoi le caftan, vêtement ottoman, a été profondément transformé en Algérie avant de circuler dans l’espace maghrébin.
Dire cela n’est pas nier les traditions marocaines. C’est rappeler une chronologie.
Et la chronologie est parfois la forme la plus subtile de vérité.
Au-delà du caftan : une bataille pour la mémoire
Le débat autour du caftan dépasse la question d’un vêtement. Il révèle une fracture plus large : celle entre les peuples qui ont produit une culture et les récits qui la racontent.
Lorsque l’Algérie tente aujourd’hui de se réapproprier son patrimoine, elle se heurte à une réalité paradoxale : ce qui était sien est devenu, dans l’imaginaire international, autre chose.
L’amendement de 2025 n’est donc pas un aboutissement. C’est un début.
Le début d’un travail de réinscription de l’Algérie dans sa propre histoire culturelle.
Car un peuple qui ne raconte pas son patrimoine finit toujours par le voir raconté par d’autres.
Et le caftan, qu’on le veuille ou non, raconte aussi une histoire algérienne.
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