Une fois de plus, le podium d'une grande maison parisienne ravive un sentiment bien connu chez les passionnés de patrimoine textile algérien : celui d'un déjà-vu saisissant, suivi d'un silence assourdissant.

Lors de la présentation de sa collection printemps-été 2027, baptisée Going Clear, la maison Schiaparelli sous la direction de Daniel Roseberry a dévoilé des vestes cintrées, taillées dans des velours sombres et serties de broderies dorées et argentées extrêmement denses. Pour de nombreux observateurs algériens, ces pièces évoquent fortement le karakou algérois, notamment par leur coupe ajustée, leur structure et l'importance accordée aux broderies.

L'obsession des grands noms : une redondance qui interpelle

Ce n'est malheureusement pas une première. Déjà lors des précédentes saisons, la maison Schiaparelli présentait des silhouettes au travail d'ornementation et à la structure fortement similaires au vestiaire traditionnel d'Alger. Une récurrence qui ne manque pas de faire réagir la communauté et les créateurs de contenu engagés dans la préservation de notre mémoire vestimentaire.

Sous la publication officielle de la maison, le créateur de contenu et influenceur algérien iyasoony, reconnu pour son engagement en faveur du patrimoine national, a synthétisé ce ras-le-bol général en une phrase incisive :

« The current obsession of big fashion brands with karakou has to be studied. »

[L'obsession actuelle des grandes maisons de couture pour le karakou mériterait d'être étudiée.]

— iyasoony

D'autres commentaires sous la publication officielle ne manquent pas de pointer du doigt ce manque d'attribution :

« Veste ❌ Karakou ✅ »

« Ces vestes brodées semblent fortement inspirées du karakou algérien ! Pourquoi est-ce devenu si difficile pour l'industrie de la mode de créditer la source d'inspiration ? 🇩🇿 »

« C'est magnifique, mais ils auraient dû mentionner la source d'inspiration. »

— Réactions d'internautes

De Paul Poiret à Schiaparelli : la longue histoire de l'occultation des sources algériennes

Pour comprendre la lassitude face à ces collections, il faut regarder en arrière. Comme le démontre une analyse approfondie des mécanismes d'appropriation culturelle dans notre article consacré au pillage du patrimoine algérien par Paul Poiret, l'industrie de la mode occidentale s'est construite sur une faille originelle : l'emprunt systématique aux savoir-faire traditionnels, couplé à un effacement sémantique total.

Au début du XXe siècle, Paul Poiret s'appropriait déjà la coupe de la Ghlila, le drapé de la robe des Ouled Naïl ou l'ingénierie du vestiaire aurasien en rebaptisant ses créations du nom d'un Orient fantasmé (« Shéhérazade », « Byzance »). Ce glissement de vocabulaire a agi comme un écran de fumée pour déraciner le vêtement de sa géographie réelle.

Ce procédé d'emprunt a fini par s'institutionnaliser. À la différence d'un Yves Saint Laurent, qui rappelait volontiers l'empreinte de ses années à Oran sur son œuvre, la haute couture contemporaine illustrée par Schiaparelli semble perpétuer un effacement sémantique des traditions textiles dont elle s'inspire. Dans les notes de défilé de Going Clear, la maison attribue le travail de ces vestes à ses seules « archives » et à une réinterprétation de « broderies végétales ». Pourtant, sur le plan morphologique, la parenté avec le karakou — ses devantières ornées, son velours rigide et ses motifs travaillés à la manière du majboud — saute aux yeux.

Le problème n'est pas l'inspiration, c'est le déni de reconnaissance

Que les designers de luxe s'inspirent des trésors de l'artisanat mondial fait partie de la dynamique de la création. Le problème réside dans l'asymétrie de cette relation : les savoir-faire traditionnels séculaires servent de réservoir inépuisable d'idées pour garnir les podiums parisiens ou milanais, mais sont systématiquement invisibilisés au moment de raconter l'histoire de la pièce.

En ne nommant pas le karakou algérois, l'industrie prive un patrimoine vivant de sa visibilité internationale et réduit un vêtement historique d'apparat à une simple « tendance esthétique » de saison, perpétuant ainsi les réflexes d'une amnésie coloniale bien ancrée.

La question n'est donc plus de savoir si Daniel Roseberry a copié ou non le vêtement, mais d'interroger cette habitude tenace des grandes maisons à piocher dans le patrimoine textile algérien sans jamais avoir la courtoisie culturelle d'en citer la source.

Et vous ? Face à la répétition de ces silhouettes sur les podiums de haute couture, y voyez-vous une simple coïncidence stylistique ou la continuité historique d'un pillage esthétique qui refuse de dire son nom ?

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