Le caftan en Algérie : histoire, preuves et déclinaisons régionales


Entre héritage ottoman et andalou, le caftan s'est enraciné dans les villes algériennes dès le XVIe siècle et y a connu des déclinaisons régionales uniques. Retour sur les preuves documentées d'une tradition vestimentaire souvent mal connue.

Une introduction documentée dès le XVIe siècle

L'histoire du caftan en Algérie ne commence pas avec la mode contemporaine. Elle est documentée par des témoignages écrits qui remontent à plusieurs siècles. L'historien espagnol Diego de Haedo, détenu à Alger vers la fin du XVIe siècle, note dans ses écrits que « les habitants portent d'ordinaire un vêtement de couleur qu'ils appellent kaftan ». Ce témoignage, cité dans les travaux académiques sur l'histoire vestimentaire du Maghreb, constitue l'une des premières mentions écrites du vêtement dans la région.

Le caftan arrive en Algérie par deux voies convergentes. D'un côté, l'Empire ottoman, dont la Régence d'Alger fait partie à partir de 1515, introduit des caftans levantins portés par les janissaires et les dignitaires. De l'autre, les exilés andalous, musulmans et juifs expulsés d'Espagne à partir de 1492, apportent avec eux des techniques de tissage, des broderies au fil d'or et des coupes vestimentaires qui vont profondément transformer le paysage vestimentaire des villes algériennes : Alger, Tlemcen, Constantine, Annaba, Béjaïa, Blida, Miliana et Nedroma.

Selon l'article Histoire du caftan en Algérie publié sur Wikipédia, qui s'appuie lui-même sur des sources académiques et muséales : « Entre le XIVe et XVIe siècles, Alger accueille de nombreux exilés andalous. L'afflux massif de Morisques, juifs et de migrants chrétiens de Méditerranée occidentale dès le XVIe siècle mène à l'hybridation progressive du paysage vestimentaire algérois. Les habitantes développent des formes vernaculaires de vestes et de caftans, assujettis à des fonctions signifiantes et pratiques. »

Ce n'est donc pas un vêtement importé passivement : les femmes des villes algériennes se l'approprient, le transforment et en font quelque chose de distinct, ancré dans leur identité propre.

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Caftan el kadi d'Eddine Belmahdi - collection 2026

La preuve par les musées : des pièces datées du XVIe au XIXe siècle

L'argument le plus concret et le plus irréfutable est celui des collections muséales. Le Musée national des antiquités et des arts islamiques d'Alger conserve plusieurs caftans algériens anciens, datés du XVIe siècle au XIXe siècle. Le Musée national des Arts et Traditions populaires d'Alger et le Musée national du Bardo en conservent également des variantes, documentées et accessibles aux chercheurs.

Ces pièces ne sont pas des reconstitutions. Ce sont des vêtements originaux qui témoignent d'une pratique vestimentaire continue sur plusieurs siècles, dans plusieurs villes algériennes, bien avant que le caftan ne devienne l'objet d'une attention internationale.

Meryem Kebaïli, directrice du musée national des arts et expressions traditionnels au Palais Ahmed Bey de Constantine, précise : « Le caftan constantinois est apparu avant l'an 1500, puis a évolué vers plus de modernité et de raffinement durant l'ère ottomane (1518–1830), avec des tissus luxueux et des broderies en fils d'or et d'argent, localement connus sous le nom de Khit er rouh, à l'origine réservés aux femmes de l'élite avant de devenir une tenue portée par les mariées lors des grandes occasions festives à Constantine et dans les villes environnantes. »

Cette continuité documentée sur plus de cinq siècles est une donnée factuelle, pas une revendication identitaire.

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Le arftan Tlemceni - Samfootx Instagram

La preuve par la peinture : Delacroix à Tanger, 1832

En janvier 1832, le peintre Eugène Delacroix accompagne une mission diplomatique française au Maroc. Durant son séjour à Tanger, il rencontre les membres de la famille Benchimol, notables de la communauté juive locale. Le 11 février 1832, à la demande du consul de Hollande Jean Fraissinet, Laetetia Azencot, nièce d'Abraham Benchimol, pose pour le peintre en costume d'Algérienne.

Ce détail est documenté et cité dans l'article Wikipédia consacré au tableau Femmes d'Alger dans leur appartement, lui-même fondé sur les journaux et carnets de Delacroix. Une femme de la haute société juive de Tanger, en 1832, choisit de se faire portraiturer non pas dans un costume local, mais dans un costume d'Algérienne. Le fait que ce choix soit mentionné comme tel par Delacroix lui-même indique que ce costume était suffisamment reconnu et distinct pour être nommé ainsi — et suffisamment prestigieux pour être porté comme un signe de distinction.

Par ailleurs, le tableau Femmes d'Alger dans leur appartement, peint en 1834 et exposé au Louvre depuis 1834, représente des femmes vêtues de la ghlila, cet ancêtre direct du karakou algérois. Wikipedia précise : « La ghlila a été immortalisée dans Femmes d'Alger dans leur appartement d'Eugène Delacroix (1834). » Le tableau lui-même devient ainsi un document iconographique sur le vêtement féminin algérien du début du XIXe siècle.

Il convient cependant d'être rigoureux : le tableau Juive de Tanger en costume d'apparat (1835), qui représente une femme dans un costume d'apparat, est une œuvre distincte du tableau des Femmes d'Alger. Les deux sont liés au voyage de Delacroix, mais ils ne doivent pas être confondus dans l'argumentation.

La preuve par la diversité régionale : une ramification unique au Maghreb

L'argument peut-être le plus structurant sur le plan historique est celui de la diversité des déclinaisons régionales. En Algérie, le caftan n'a pas simplement été porté : il a été profondément réinterprété, ville par ville, jusqu'à donner naissance à des pièces vestimentaires distinctes, reconnaissables, et documentées. Cette ramification régionale est la marque d'une tradition vivante enracinée sur le long terme.

  • Le caftan El Kadi (Constantine et Alger) — porté à l'origine par les juges (kadi), ce caftan en velours se distingue par la technique de broderie au fil d'or dit mejboud, spécifique aux artisanes algériennes. Il a traversé les siècles pour devenir une pièce de cérémonie incontournable du vestiaire féminin citadin.
  • L'arftan de Tlemcen (la Chedda) — pièce centrale du costume nuptial tlemcénien classé au patrimoine mondial de l'UNESCO, ce caftan court est indissociable de la chedda. Sa structure spécifique, ses broderies et son articulation avec les parures de tête et les bijoux en font une déclinaison autonome, issue de la tradition andalouse de Tlemcen. Selon Wikipedia, le caftan tlemcénien « apporté d'Andalousie est un caftan court, qui arrive aux genoux ou un peu au-dessous. Ce type de caftan a disparu dans la plupart des grandes villes, mais reste très porté à Tlemcen. »
  • Le Fergani (Constantine) — évolution majestueuse du caftan en velours, il s'est progressivement transformé en robe pleine tout en conservant les broderies au fil d'or et d'argent Khit er rouh. Il est le produit direct de cinq siècles de pratique artisanale constantinoise.
  • Le Karakou (Alger) — descendant direct de la ghlila djabadouli, le karakou est né de la rencontre entre la tradition ottomane et les techniques de coupe européennes introduites après 1830. Il constitue l'une des déclinaisons les plus singulières du caftan dans le Maghreb : une veste cintrée, richement brodée, portée avec un saroual. Ce vêtement spécifiquement algérois n'a pas d'équivalent direct ailleurs.
  • Le caftan d'Annaba — moins médiatisé mais tout aussi documenté, le caftan bônois se distingue par ses motifs floraux et sa légèreté, reflet des échanges méditerranéens intenses de la ville de Bouna.

Cette diversité régionale est en elle-même un argument historique : elle atteste d'une pratique ancienne, profondément intégrée dans les cultures locales, ayant évolué différemment selon les villes et les influences propres à chaque région. Elle se distingue d'une simple adoption tardive d'un vêtement venu d'ailleurs.

Les archives photographiques : un témoignage visuel du XIXe siècle

Les premières photographies d'Algérie, réalisées dès les années 1850 par les photographes qui accompagnaient ou suivaient l'expédition française, montrent de manière récurrente des femmes algériennes des villes vêtues de caftans et de vestes brodées. Ces archives photographiques, accessibles notamment à travers les collections de la Bibliothèque nationale de France et les fonds patrimoniaux algériens, constituent un témoignage visuel direct sur la pratique vestimentaire des citadines algériennes au XIXe siècle.

Ces images précèdent de plusieurs décennies la popularisation internationale du caftan sous d'autres appellations. Elles montrent des pièces en velours brodé, des vestes cintrées ornées de fils d'or, des robes longues aux manches travaillées — autant d'éléments qui correspondent exactement aux descriptions et aux pièces conservées dans les musées algériens.

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Gandoura de Yamina Belghit, colleciton 2026

Une reconnaissance institutionnelle en cours

En décembre 2024, l'UNESCO a inscrit le costume féminin de cérémonie du Grand Est algérien, dont le caftan constantinois, sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Cette reconnaissance internationale valide ce que les archives et les musées algériens documentent depuis longtemps.

Par ailleurs, selon plusieurs sources citant le ministère algérien de la Culture, un dossier national portant sur l'ensemble du patrimoine caftan algérien — dans ses variantes tlemcénienne, algéroise et constantinoise — pourrait être déposé dans les prochaines années auprès de l'UNESCO.

La question n'est pas de savoir si le caftan est algérien ou marocain. L'historien de l'art marocaine Naima El Khatib Boujibar, citée par plusieurs sources, note elle-même qu'il est probable que le caftan soit arrivé au Maroc à travers l'Empire ottoman en passant par l'Algérie, via le sultan Abd al-Malik qui avait vécu à Alger et à Istanbul. Les deux traditions sont documentées, légitimes, et issues du même héritage ottomano-andalou. Ce qui est en revanche établi, c'est que l'Algérie a développé une tradition propre, ancienne et documentée, qui mérite d'être connue et reconnue pour ce qu'elle est.

Sources

  • Wikipédia, Histoire du caftan en Algérie — article fondé sur des sources académiques et muséales, consulté en avril 2026.
  • Wikipédia, Caftan en Algérie — idem.
  • Wikipédia, Femmes d'Alger dans leur appartement — sur le voyage de Delacroix et le modèle en « costume d'Algérienne ».
  • Meryem Kebaïli, directrice du musée national des arts et expressions traditionnels au Palais Ahmed Bey, Constantine — citée dans les travaux sur le caftan constantinois.
  • Diego de Haedo, historien espagnol, témoignage écrit de la fin du XVIe siècle sur le costume à Alger — cité dans l'article Caftan, Wikipédia.
  • Musée national des antiquités et des arts islamiques d'Alger — collections de caftans algériens datés du XVIe au XIXe siècle.
  • UNESCO, inscription du costume féminin de cérémonie du Grand Est algérien, décembre 2024.