Née à Guelma, dans cette ville où l'histoire a saigné le 8 mai 1945, Nadia Guerfi chante le chaoui des Aurès avec une voix qui porte ce que les mots ne peuvent pas dire. Portrait d'une artiste qui n'oublie pas.

Il y a des voix qu'on n'oublie pas. Non pas parce qu'elles cherchent à éblouir mais parce qu'elles sont vraies. Parce qu'elles atteignent quelque chose de précis en vous, ce point entre la gorge et la poitrine où les larmes décident si elles vont tomber ou non. La voix de Nadia Guerfi est cette voix-là.

Cette femme de Guelma, avec ses yeux clairs et son visage lumineux, chante le chaoui comme on confie un secret à quelqu'un qu'on aime. Pas pour impressionner. Pas pour jouer un rôle. Juste pour transmettre quelque chose qui risquerait sinon de disparaître.

Née là où l'histoire a saigné

Elle a 43 ans. Elle est de Guelma, cette ville du nord-est algérien où l'histoire n'a jamais vraiment fini de saigner.

Le 8 mai 1945, pendant qu'une partie du monde célébrait la fin de la Seconde Guerre mondiale, des milliers d'Algériens furent massacrés à Sétif, Guelma et Kherrata après avoir réclamé leur liberté. Cette mémoire existe encore dans les familles, dans les récits transmis, dans certaines silences aussi.

Nadia Guerfi n'a évidemment pas choisi de naître là. Mais dans sa manière de chanter, il y a quelque chose qui semble venir directement de cette terre. Une gravité douce. Une mémoire qui ne cherche pas à faire des discours mais qui reste présente.

Sept jours. Une chanson. Puis le bouche-à-oreille.

En octobre 2021, Nadia Guerfi sort « Sabaa Ayam », "Sept jours". Dès les premières secondes, on entend la gasba, cette flûte de roseau typique des Aurès, avec son souffle brut et presque poussiéreux.

Puis sa voix arrive. Sobre au départ. Sans démonstration. Et très vite, quelque chose se passe.

La chanson raconte la marche d'un combattant algérien. Sept jours à pied depuis Aïn Mlila jusqu'aux montagnes. La France qui encercle. Les bombardements. Le napalm. Et avant de mourir, une dernière demande adressée à sa mère.

« Asmehli ya lmima, asmehli f el jihad »
Pardonne-moi maman. Pardonne-moi d'être parti au jihad.

Dans la chanson, la mère répond. Elle pardonne. Et c'est souvent ce passage qui bouleverse les auditeurs. Pas seulement la guerre ou la mort. Mais cette conversation entre une mère et son fils, au moment où elle comprend qu'il ne reviendra peut-être jamais.

Le morceau commence alors à circuler partout. D'abord discrètement, partagé entre proches sur WhatsApp ou Facebook. Puis les chiffres explosent. Des familles l'écoutent lors des trajets en voiture, des dîners, des soirées entre générations. Certains racontent avoir pleuré en l'entendant seuls.

Plus de 9 millions de vues et 121 semaines dans les classements. Sans grande machine marketing derrière elle. Seulement une chanson qui a trouvé sa place dans la mémoire collective.

Une voix qui porte plus que des notes

Ce qui frappe chez Nadia Guerfi, au-delà des paroles, c'est la texture de sa voix. Une voix qui garde quelque chose de rugueux, de vivant, presque fragile parfois.

Le chaoui, cette musique des Aurès portée depuis des générations par les montagnes et les femmes berbères, elle ne le chante pas comme un patrimoine figé. Chez elle, cela ressemble davantage à une façon de respirer.

Dans ses clips, la mise en scène reste souvent simple. Peu d'artifices. Peu d'effets spectaculaires. Elle regarde souvent droit devant elle, avec une forme de retenue qui contraste avec l'intensité des chansons.

C'est aussi ce qui touche dans sa présence. Une beauté naturelle qui ne semble jamais travaillée pour la caméra. Elle donne surtout l'impression de croire profondément à chaque mot qu'elle chante.

Bien plus que la guerre

Réduire Nadia Guerfi à « Sabaa Ayam » serait pourtant injuste. Depuis ce tournant de 2021, elle a continué à construire un univers musical très lié aux émotions familiales, à la mémoire et aux liens humains.

« Petit Omar » (2023), bande originale d'un court-métrage consacré à un enfant de la révolution, montre une autre facette de son travail : sa capacité à accompagner une histoire sans jamais l'étouffer.

« Djendi Khouya », "Ô mon frère soldat", poursuit cette veine patriotique mais avec beaucoup de tendresse. D'autres chansons comme « Trabek Ezza », « Yali t'habouna » ou « Nechad » parlent davantage d'amour, d'attachement, d'absence ou de fidélité.

Et en 2025, elle sort « Ya Khouya », "Ô mon frère". Encore une chanson tournée vers les siens, vers ceux qui restent et ceux qui manquent.

Le 8 mai est passé. La voix, elle, reste.

Le 8 mai 1945 reste l'une des tragédies les moins connues de l'histoire contemporaine mondiale. Pendant longtemps, les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata ont été peu racontés hors d'Algérie.

Nadia Guerfi, elle, n'a jamais eu besoin de grands discours pour évoquer cette mémoire. Elle chante simplement depuis cette terre-là. Et parfois, cela suffit.

Quand elle interprète ces paroles de combattants demandant pardon à leurs mères avant de partir, beaucoup d'Algériens y voient quelque chose de profondément familier. Comme une mémoire transmise sans livre d'histoire.

Depuis les Aurès jusqu'aux oreilles de millions de personnes, une femme de Guelma continue de chanter pour dire une chose très simple : je n'oublie pas.

Newsletter Dzirielle
Ne manquez rien.
Mode, beauté, recettes & société — chaque semaine.
S'inscrire gratuitement
Confirmation par email — désinscription possible à tout moment.