30 ans de haute couture, de Dhikra Mohamed à Adriana Karembeu. Portrait d'un créateur qui transforme la matière en émotion.
Il aurait pu construire des bâtiments. Au lieu de ça, il a choisi de construire des femmes dans le sens le plus noble du terme. Selim Louahchy, couturier tunisien installé entre Tunis et Alger, est de ces créateurs qui ne font pas des vêtements : il transforme la matière en émotion, la coupe en récit, le tissu en mémoire. Trente ans de métier, deux pays, une passion qui ne s’est jamais éteinte.
Une flamme née dans l’enfance
Très jeune déjà, Selim Louahchy dessinait des croquis avec une fièvre que rien ne semblait pouvoir calmer. Cette passion précoce l’a conduit naturellement vers une première reconnaissance prestigieuse : une collaboration avec la maison Fella, cette enseigne mythique que l’on surnommait alors « la Chanel du Maghreb ». Pour le jeune créateur, ce fut une étape fondatrice, une immersion dans l'excellence qui allait sceller son destin.
Pourtant, le regard de Selim Louahchy ne s'est pas uniquement forgé dans les ateliers de couture. Il est, avant tout, architecte. Sa formation initiale — celle des volumes, des structures et de l’équilibre des espaces — imprègne chacune de ses pièces d’une précision chirurgicale.
« J’aborde chaque robe comme une véritable œuvre à construire : je pense les volumes, les lignes, l’équilibre et l’harmonie avec la même exigence qu’un architecte conçoit une structure. »
Ce perfectionnisme se traduit par une quête obsessionnelle du détail. Dentelles précieuses, guipures raffinées et étoffes nobles sont sculptées, modelées et réinventées. Car pour lui, partir d’une matière magnifique ne suffit pas ; il lui faut la transformer, y insuffler une nouvelle dimension et y laisser son empreinte indélébile.
Au fil de ses collections, créer est devenu l'art de « transformer la matière en émotion ». C’est précisément à ce carrefour que se rencontrent sa rigueur d’architecte, son regard de créateur et un besoin viscéral d'innovation, faisant de chaque silhouette une pièce d'ingénierie poétique.
Des rencontres qui restent gravées
Une carrière de trente ans est avant tout une galerie de visages. Si certains s’effacent avec le temps, d’autres grandissent dans la mémoire jusqu’à en dessiner les contours les plus essentiels. Pour Selim Louahchy, trois rencontres en particulier portent une lumière fondatrice.
Dhikra Mohamed : La générosité d’une icône
L’habiller pour ses concerts en Tunisie, en Égypte et en Libye fut un honneur professionnel doublé d'une rencontre humaine d’une rare profondeur. Au-delà de l’éclat de la scène, Selim découvre une femme d’une immense bonté dont l'humanité l'a profondément touché. Il confie d'ailleurs avoir ressenti « une grande tristesse en apprenant sa disparition », gardant de Dhikra le souvenir précieux d'un lien à la fois artistique et profondément sincère qui restera à jamais gravé dans son esprit.
L’épouse de Bourguiba : L’instant suspendu
Alors qu’il fait ses premières armes, la créatrice de la maison Fella l’emmène pour un essayage dans la banlieue de Tunis. Selim ignore l'identité de la cliente jusqu’au dernier moment. L’émotion devient totale lorsqu’il réalise qu'il se tient face à l’épouse du président Habib Bourguiba.
« Je me souviens encore du mélange d’émotion, de fierté et d’émerveillement que j’ai ressenti à cet instant. Pour un jeune créateur passionné, se retrouver si tôt face à une personnalité d’un tel rang était un moment presque irréel. »
Adriana Karembeu : La consécration internationale
Lors d’un grand défilé international, le destin de Selim bascule vers une reconnaissance mondiale lorsque l'une des figures les plus emblématiques du mannequinat choisit personnellement l’une de ses créations. Voir Adriana Karembeu porter son travail fut pour lui une véritable consécration.
Ce moment inoubliable a agi comme un catalyseur, renforçant sa conviction que « la passion, le travail et la persévérance peuvent mener à des instants d’exception ». Cette émotion, mêlée de gratitude, marque une étape où le talent tunisien s'impose définitivement sur l'échiquier de la mode internationale.
À ces rencontres s’ajoute le nom discret mais fondateur de Loris Azzaro, avec lequel il a eu l’honneur de collaborer. Autant d’étapes qui ont forgé non seulement son regard, mais surtout sa certitude que l’excellence ne se décrète pas : elle se construit, patiemment, rencontre après rencontre.
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L'aventure algérienne
L'Algérie n'a jamais été pour lui un territoire étranger. Les deux pays partagent une histoire commune, des sensibilités proches, une même culture de l'élégance. C'est cette évidence qui a rendu naturelle et profonde sa rencontre avec l'Algérie et surtout avec l'une de ses pièces les plus emblématiques : le karakou.
Car si Selim Louahchy s'est imposé comme une référence incontournable de la mode maghrébine, c'est en grande partie par la liberté qu'il a osé prendre avec ce vêtement traditionnel. Non pas pour le trahir, mais pour le sublimer. Ses karakous ne ressemblent à aucun autre. Velours noir brodé de fleurs dorées en relief, satin bordeaux habillé de broderies en cascade, épaules architecturées qui défient la gravité, jeux de matières entre le brocart de soie et la transparence du tulle : chaque création est une conversation entre le passé et le présent.
« Le karakou n'est pas un costume. C'est une émotion que l'on enfile. »
Selim Louahchy
Ce qui frappe dans son travail, c'est l'obsession du détail. Tout commence par un croquis, se prolonge en atelier dans un dialogue patient avec le tissu, les fils, les mains des brodeuses. Le sur-mesure n'est pas chez lui une option commerciale, c'est une philosophie. Chaque pièce est pensée pour une femme en particulier, pour sa silhouette, son histoire, le jour qu'elle s'apprête à vivre.
« Le sur-mesure devient un acte intime, presque patrimonial : une manière de célébrer une identité, une histoire, une féminité consciente et assumée. »
Selim Louahchy
La femme algérienne, il la connaît bien désormais. Elle ne cherche pas à se transformer, elle cherche à se reconnecter. À retrouver dans le vêtement ce sentiment rare d'être à la fois libre et ancrée. C'est précisément ce que ses créations lui offrent : la fierté de porter quelque chose qui lui ressemble vraiment.
Un classicisme évolutif
Si Selim Louahchy cite volontiers Yves Saint Laurent comme référence, ce n’est pas pour évoquer une époque figée. C’est pour sa capacité remarquable à comprendre son époque et à évoluer avec elle. Cette intelligence du temps, il en a fait sa boussole.
La mode ne peut pas rester immobile. Elle doit accepter son époque sans jamais perdre son sens. Ce qu’il défend, c’est un classicisme évolutif : une écriture qui se transforme, qui s’adapte, qui dialogue avec le présent tout en conservant une cohérence et une élégance intérieure.
Son rapport aux matières est fondé sur un équilibre conscient entre tradition et innovation. Il reste attentif aux nouvelles techniques, mais toujours dans une démarche respectueuse de l’environnement et profondément humaine. Pour lui, l’avenir de la couture passe par un retour à l’essentiel : moins de production excessive, plus de sens, plus de responsabilité.
« Le savoir-faire artisanal local porte une mémoire, une authenticité et une valeur humaine irremplaçable. Chaque création doit être à la fois esthétique, éthique et porteuse de sens. »
Selim Louahchy
Aux jeunes créateurs maghrébins qui cherchent leur voie, il adresse un message simple et profond : patience et fidélité à soi-même. Ne pas créer selon les tendances, mais selon ses convictions. Notre patrimoine commun, entre l’Algérie et la Tunisie, est une richesse immense qu’il faut comprendre, respecter et transmettre avec sincérité.
« La pierre que je souhaite encore apporter à la mode maghrébine est celle d’une mode enracinée, consciente, humaine et durable. »
Selim Louahchy
En savoir plus
- Instagram : @selim_louahchy

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