Au jardin d'essai d'Alger, Fares Benabdeslam a présenté une collection 2026 (qu'il peaufine depuis 2 ans) où broderies kabyles, fibules berbères et silhouettes contemporaines racontent l'Algérie d'aujourd'hui.

Au jardin d'essai d'Alger, sous les platanes centenaires qui filtrent la lumière comme une cathédrale végétale, Fares Benabdeslam a présenté sa collection 2026 devant un public subjugué. Lorsqu'on lui a demandé de décrire sa collection en quelques mots, il n'en a choisi que deux : tradition et modernité. Derrière cette formule en apparence simple se cache pourtant une démarche créative d'une rare cohérence, portée par un jeune designer de 24 ans qui n'a pas fini de surprendre.

Un défilé né d'une collaboration algérienne

Pour donner vie à ce défilé, Fares Benabdeslam s'est associé à Azul, la marque de cosmétique algérienne du terroir. Un partenariat 100% algérien, cohérent avec la philosophie du créateur : valoriser ce qui vient de chez nous, des matières aux visages qui les portent.

Le cadre comme premier vêtement

Choisir le jardin d'essai d'Alger comme écrin n'est pas un détail anodin. Ce jardin botanique fondé en 1832, aux allées de platanes monumentaux qui forment une nef naturelle, est lui-même un symbole de la tension entre l'héritage colonial et l'identité algérienne retrouvée. Fares Benabdeslam l'a compris : le lieu participe au propos. Le tapis vert du défilé posé sur la terre ocre, les troncs clairs en arrière-plan qui créent une perspective infinie, la lumière tachetée qui joue sur les broderies : tout est mis en scène avec une intelligence de la composition que beaucoup de créateurs établis pourraient lui envier.

C'est dans ce cadre organique que la collection prend tout son sens. Les vêtements ne sont pas présentés dans un showroom aseptisé mais dans la nature algérienne, comme si les pièces avaient poussé ici, de cette terre, de ces montagnes.

L'esthétique amazighe comme grammaire visuelle

Ce qui frappe d'emblée en parcourant la collection, c'est la cohérence du vocabulaire visuel. Fares Benabdeslam ne cite pas le patrimoine amazigh et kabyle, il le parle couramment. Les broderies multicolores qui ornent la première pièce, une longue tunique à capuche en velours bleu pétrole, reprennent avec une fidélité troublante les motifs géométriques de la robe kabyle traditionnelle : les losanges imbriqués, les frises en zigzag, les points de croix qui racontent des histoires de femmes transmises de génération en génération.

Mais Fares ne reproduit pas : il réinterprète. La capuche oversize portée sur la tête à deux mains par le modèle évoque à la fois le haïk et le hoodie urbain. Le pantalon large ocre qui l'accompagne ancre la silhouette dans une contemporanéité assumée. Les pompons de laine aux manches, détail récurrent de l'artisanat berbère, deviennent ici un élément de styling à part entière.

Les fibules en argent, ces broches traditionnelles qui servaient à attacher les vêtements féminins dans toute la région amazighe, du Maroc à la Tunisie en passant par l'Algérie profonde, apparaissent sur plusieurs silhouettes comme des pièces joaillières majeures. Sur la robe jaune moutarde et noir aux cuissardes, deux grandes fibules rondes ornées de pierres de couleur structurent la pièce comme des points d'ancrage. Chez Fares, la fibule n'est plus un accessoire folklorique : c'est un bijou de couture.

La palette : une géographie chromatique de l'Algérie

La direction chromatique de cette collection est l'une de ses forces les plus discrètes et les plus profondes. Les couleurs convoquent un territoire précis : le bleu pétrole des falaises de Kabylie, l'ocre et le safran des hauts plateaux et des tenues féminines de l'Aurès, le rouge sang des broderies de Tlemcen, le blanc cassé et le brun caramel des étoffes tissées à la main dans les villages du Djurdjura.

Le look en bomber multicolore sur jupe rouge volante est à cet égard le manifeste chromatique de la collection. Chaque fragment de broderie semble appartenir à une région différente du pays, comme si Fares avait voulu coudre ensemble toutes les Algéries sur un seul vêtement. La jupe en mousseline rouge qui s'envole dans le mouvement de la mannequin ajoute une dimension de liberté et de joie qui contraste avec la densité artisanale du haut.

La silhouette : entre tradition féminine et liberté contemporaine

Fares Benabdeslam a une vision particulièrement affûtée de la femme algérienne d'aujourd'hui. Ni soumise aux codes occidentaux du luxe, ni enfermée dans une vision muséifiée du patrimoine : libre, ancrée, en mouvement. Cette vision se lit dans chaque silhouette.

La tunique kabyle réinventée en coupe oversize sur pantalon large refuse la définition stricte des genres et des usages. La robe jaune et noir portée avec des cuissardes en daim joue la carte de la femme puissante sans jamais sacrifier l'identité culturelle. La robe orange et noire à motifs d'inspiration tribale, portée avec une coiffe enveloppante qui évoque à la fois le haïk oranais et la robe saharienne, est sans doute la pièce la plus forte de la collection : une silhouette totale, monumentale, qui aurait sa place sur n'importe quel podium international.

Le tailleur court en tweed caramel et crochet beige, plus discret, révèle une autre facette du créateur : sa capacité à travailler la matière noble avec la même aisance que les pièces plus spectaculaires. Le travail de crochet sur les poches et les bordures est d'une précision remarquable, et les détails en or discrets rappellent les parures des femmes berbères sans jamais tomber dans la citation littérale.

La mariée amazighe réinventée

Le final avec les deux robes de mariée est une déclaration d'intention. Fares Benabdeslam choisit de clore son défilé non pas sur une pièce de prêt-à-porter mais sur deux silhouettes nuptiales d'une sophistication extrême. La dentelle blanche à fleurs tridimensionnelles en relief, les capes fluides qui prolongent les silhouettes, les applications florales en organza rosé qui créent un effet de jardin en bloom : tout ici parle d'une mariée algérienne qui refuse de choisir entre son héritage et son désir de modernité.

Ces deux pièces confirment ce que les looks précédents laissaient pressentir : Fares Benabdeslam maîtrise autant la haute couture pure que la proposition lifestyle contemporaine. C'est rare, et c'est précieux.

La contrainte comme moteur créatif

Comme nous l'avions documenté dans nos colonnes lors de l'affaire IShowSpeed, Fares travaille avec peu de moyens. Mais comme tous les grands créateurs qui ont fait de la nécessité une vertu, cette contrainte est devenue son identité. Il chine, il récupère, il transforme. Un tapis berbère trouvé sur un marché devient une Kachabia portée par IShowSpeed devant des millions de spectateurs. Des étoffes que d'autres considèrent comme modestes deviennent, entre ses mains, des matières nobles.

Cette philosophie du "raw material" n'est pas sans rappeler les débuts de Martin Margiela, qui construisait ses premières collections avec des matériaux trouvés et recyclés, ou les premières années de Dries Van Noten, obsédé par les textiles ethniques et les broderies du monde entier. La comparaison n'est pas excessive : elle est analytique.

Ce que cette collection dit de la mode algérienne

La mode algérienne contemporaine est à un tournant. Elle dispose d'un patrimoine textile et artisanal d'une richesse exceptionnelle, de traditions de broderie et de bijouterie parmi les plus élaborées du monde méditerranéen, et d'une jeunesse créative qui refuse de s'excuser d'être algérienne. Fares Benabdeslam incarne cette génération avec une clarté de vision qui force le respect.

Ce que cette collection de 2026 démontre, c'est qu'il n'est pas nécessaire d'aller chercher une légitimité ailleurs. Le jardin d'essai d'Alger vaut n'importe quel défilé parisien. Les broderies kabyles valent n'importe quelle archive de maison de couture européenne. Et un créateur de 24 ans, armé de talent, de rigueur et d'un amour profond pour son patrimoine, peut produire une collection qui tient la comparaison avec ce qui se fait de mieux sur les podiums internationaux.

Tradition et modernité. Fares Benabdeslam avait tout dit en deux mots. Il nous a fallu un article entier pour commencer à le comprendre.

Retrouvez l'intégralité des looks de la collection 2026 en photos ci-dessous.