C’est une silhouette qui bouscule les codes et impose le silence. Aperçue lors d’un récent tapis rouge algérois, une création a magnétisé l’audience : un tailleur noir architectural, couronné d’une cascade de franges dorées dissimulant le regard pour mieux suggérer le mystère. Baptisée « À l'Algérienne », cette pièce originale est l'œuvre de Manel Boufenaz, une créatrice au parcours singulier qui a troqué la rigueur des équations pour l'art de la coupe. La rédaction de Dzirielle a pu s'entretenir avec elle pour décrypter la genèse de cette vision radicale.
D'une science exacte à un art appliqué
Peu de créateurs abordent le vêtement avec la précision d'un mathématicien. C'est pourtant la signature singulière de Manel Boufenaz. Transfuge de l'enseignement, cette diplômée de l'ENS a troqué les salles de classe pour l'atelier, guidée par une vocation irrésistible. « J’ai fini par choisir ma véritable voie », confie-t-elle à la rédaction de Dzirielle. Révélée au grand public lors de la première saison de Project Runway El Djazair, elle revendique aujourd'hui une double casquette de styliste et modéliste, maîtrisant l'architecture de ses pièces du croquis jusqu'au dernier point de couture.
Réinterpréter le "Voir sans être vue"
L'élément le plus frappant de cette tenue reste sans doute ce masque de franges. Plus qu'un accessoire, il semble dialoguer avec l'histoire du costume algérien, rappelant la pudeur du Haïk et de l'Ajar, tout en les propulsant dans une modernité radicale.
« En écrivant « À l’algérienne », je voulais saluer notre patrimoine tout en le revisitant avec liberté. »
Le regard masqué, lui, n’a rien d’anodin. « Le regard masqué est volontaire : évoquer la pudeur, la retenue, mais aussi ce mystère qui fait toute la force de ces silhouettes traditionnelles. Je m’inspire souvent en me promenant discrètement dans les ruelles populaires d’Alger, où j’observe gestes, regards et attitudes. Pour cette création, j’ai voulu retranscrire ce ressenti avec davantage d’audace », raconte Manel, qui ancre sa vision dans le quotidien des rues algéroises autant que dans l’imaginaire des costumes d’antan.
Le défi technique : Quand le cuir rencontre la soie
L'œuvre de Manel Boufenaz réside dans cette tension maîtrisée entre le mouvement et la structure. L'usage de l'echchouicha ne relève pas du hasard, mais d'une réappropriation savante du patrimoine : détourner la matière première de la mḥermet lefetoul pour en faire un voile à la fluidité contemporaine. « Pour obtenir ce tombé parfait, j’ai intégré une structure interne très discrète », explique-t-elle. Mais la complexité de la tenue se cache aussi dans l'armure : le tailleur. La créatrice révèle que le travail du simili cuir, matière capricieuse et délicate à la chaleur, a représenté le véritable tour de force technique de l'ensemble. Une précision d'orfèvre qui confirme que chez elle, le stylisme ne va jamais sans une modélisme de haute volée.
L'Architecture du vêtement
L'harmonie de cette création réside dans sa narration : une conversation entre le faste de l'or et la sobriété du noir. Pour Manel, l'élégance se niche dans le refus du standard. Elle délaisse les fermetures industrielles pour puiser dans le vocabulaire du costume algérois. « J’ai préféré une matière velours inspirée des finitions du karakou, nouée selon la tradition », confie-t-elle. Cet élément, loin d'être anodin, ancre la tenue dans une histoire. Le voile apporte la poésie, le tailleur assure la structure, et les gants dorés agissent comme des bijoux de peau. Chaque choix est une célébration discrète mais puissante de l’héritage vestimentaire, prouvant que la modernité peut s'écrire avec l'encre de la tradition.
Vers une Esthétique de la Réinvention
Avoir troqué l'estrade pour l'atelier n'était qu'un prélude. Aujourd'hui entièrement dévouée à sa griffe, Manel Boufenaz porte un regard conquérant sur la mode nationale. « J’ai quitté les mathématiques pour apposer ma signature en tant que styliste », affirme-t-elle, marquant ainsi le début d'une exploration identitaire profonde. Son ambition ? Faire dialoguer le patrimoine algérien avec une sensibilité contemporaine. Une quête qui s'incarne déjà dans sa prochaine collection, pensée comme une introspection audacieuse : « Raconter qui nous sommes et ce que nous pouvons devenir en réinventant nos codes. » Une promesse d'avenir pour une créatrice qui a fait de la réinvention son fil conducteur.
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