Au cœur de la Casbah d'Alger, là où les murs murmurent les secrets des siècles, se dresse le Palais de la princesse Khadidja. "Dar el Bakri" pour les uns, "Palais de l'Aveugle" pour les autres, ce monument n'est pas qu'une demeure : c'est un sanctuaire de méditation niché dans le dédale de la vieille cité, livrant un combat silencieux et obstiné contre l'oubli.
La Légende de la Beauté Captive
On raconte qu'en ces lieux vécut Khedaoudj, une princesse d'une grâce si rare qu'elle en devint l'esclave de son propre reflet. Devant sa glace, elle célébrait chaque jour le culte de sa beauté hors du commun, changeant de soieries et de parures comme on change de poésie, traquant la moindre mèche rebelle qui oserait défier sa perfection.
Mais le narcissisme est un fard de feu. À force de se mirer, ou peut-être à cause de l'excès de ce khôl sacré qui soulignait son regard, la princesse perdit la vue. Le drame de sa cécité laissa le palais orphelin de son regard, mais la légende, elle, resta gravée dans le marbre et la faïence.
De la Demeure au Palais Impérial
Érigé en 1570 sur les ruines d'une ancienne zaouïa par le Raïs Yahia, l'édifice ne fut d'abord qu'une simple demeure avant que le Khaznadji Hassan Pacha ne lui insuffle l'âme d'un palais pour l'offrir à sa fille bien-aimée.
Le destin de Dar Khedaoudj traversa ensuite les tempêtes de l'histoire. En 1830, sous l'ombre de l'invasion, la demeure fut usurpée pour devenir mairie, avant de séduire Napoléon III et l'Impératrice Eugénie. Le couple impérial, subjugué par la magnificence de l'art mauresque, en fit sa résidence lors de ses séjours algérois dès 1860, laissant derrière lui quelques empreintes européennes aux étages supérieurs.
L'Architecture : Une Symphonie de Marbre et de Zelaidj
Franchir le portail en bois sculpté, c'est entrer dans un poème de pierre. La skifa, long vestibule aux colonnes de marbre torsadées, s'orne de Zelaidj aux couleurs gaies, tandis que les chambres révèlent le faste de l'époque ottomane à travers des murs richement décorés.
Pour s'évader du confinement des pièces intérieures, les femmes d'autrefois montaient vers le Menzah. Sur cette terrasse suspendue entre ciel et terre, elles venaient respirer l'haleine iodée de la mer, contemplant l'horizon bleu de la façade maritime.
Le Gardien des Traditions Populaires
Devenu Musée National des Arts et Traditions Populaires, le palais abrite aujourd'hui les trésors de toutes les Algéries. Des bijoux de Tlemcen aux tapis d'Adrar, du cuir des Aurès aux fils de soie du M'zab, chaque pièce exposée est un don de la mémoire citoyenne.
Au centre de ce musée, trône l'objet du mythe : le miroir de la princesse, finement orné, qui semble encore attendre le regard de celle qui s'y est perdue. Plus qu'un monument, la maison El Bakri demeure ce lien d'authenticité indéfectible unissant les générations passées et futures.
Aucun commentaire pour le moment
Votre avis compte. Lancez la conversation